La vague de Brice Bigaré

    Tout va péter ! Le lecteur en est informé dès les premières pages.  Raconté par un témoin en fuite d’existence, ce bouquin épluche méthodiquement les états d’âme et les attitudes d’une poignée d’humains dans le contexte terrible d’une apocalypse imminente.      

 C’est aussi une description très réaliste, et très juste je pense, de la fin d’un monde, le nôtre.

Dans ce récit, chaque comportement, qu’on le qualifie de « profondément humain » ou de « salement bestial », semble banalement dérisoire.  Dans ces pages, Il n’existe pas de lendemain… Pourtant, l’auteur nous propose, ou plutôt nous impose, l’idée que le temps présent, même s’il ne dure que 24 heures, est aussi important qu’un futur imparfait. Il fait tout pour nous le prouver… Et même parfois il y parvient.   

C’est enfin et surtout un voyage dans les cogitations tortueuses d’un homme blessé, désespérément désabusé qui s’accroche à une plume bien plus salvatrice à ses yeux qu’une bouée qui lui permettrait simplement de continuer à flotter entre deux eaux.  

La mort est partout, la vie aussi. Ces deux-là cohabitent tant bien que mal. L’une ne saurait exister sans l’autre. Le personnage ne sait pas quoi choisir, le lecteur non plus.

     D’ailleurs, à mes yeux, le personnage central de cette histoire est mort depuis longtemps. Sara, la petite fille condamnée,   est omniprésente, c’est le fil rouge du récit.  Elle n’est pas le prétexte, elle est la cause. Cause d’une blessure béante qui ne peut cicatriser.  Rémy n’a pas le droit d’abandonner sa sœur une seconde fois. Ni de gratter une fois de plus chez les autres, les justifications de sa propre fuite et de sa lâcheté.  Il doit se guérir de cette souffrance qui lui encombre les tripes, il doit sauver ce qu’il subsiste de Sara en lui.  En fait et c’est contradictoire, c’est Sara qui le sauve.  

Il doit faire la paix,  avec lui, avec elle, avant l’oubli, avant le grand vide, avant la renaissance. 

     À plusieurs reprises l’auteur fait référence à la théorie de Kübler-Ross. Il tente même de faire un rapprochement, un peu maladroit, entre l’itinéraire de Rémy et la compréhension de ce processus de deuil. Le cheminement du personnage est bien moins rigide que la fameuse théorie. Il saute des étapes, il repart en arrière et surtout le seuil de l’acceptation qu’il nous propose est bien loin de celui décrit par la psychologue suisse. Dans « La vague », le monde n’explore pas sa phase de deuil, il affronte une mort prochaine et inévitable. Mourir dignement en prenant acte de l’événement traumatique, on s’éloigne beaucoup de Kübler pour se rapprocher très près de Cyrulnik… On pense à la résilience : Se reconstruire, même si ce n’est que pour quelques jours. Rémy a besoin de ça pour accepter sa disparition. On ne détruit pas un être déjà en ruine. Les « Condamneurs à mort » soignent les condamnés avant de les exécuter. C’est paradoxal, stupide, mais c’est comme ça. L’homme aime jouer les humains lorsqu’il s’applique à prendre des décisions qui ne le sont pas.

     Remy, le narrateur, c’est notre vieux monde à lui tout seul.  Il est fatigué, blasé, cynique,  individualiste.  Bien sûr, « Rémy le vieux monde » se pose encore plein de questions. Des faciles, des difficiles, des sans réponses, des trop tardives. Il se connaît bien « Rémy le vieux monde », depuis le temps qu’il se pratique. Il parvient à appréhender ses faiblesses et ses peurs, il accepte de plaider coupable.   « Rémy le vieux monde » est capable de lâcheté, d’indifférence, de cruauté, de maladresse, mais il est aussi capable d’admirer ce qui est beau même s’il trouve cela ringard, il est capable d’accomplir ou de dire de chouettes choses, et même d’être héroïque, comme ça, discrètement, pas pour les autres, rien que pour lui, histoire de pouvoir se regarder dans le miroir de son âme, quand l’arbitre décidera que la partie est terminée.    Histoire de se surprendre aussi.

     Rémy peut agacer par son discours, par ses réflexions sur cette société à laquelle nous appartenons, il peut aussi arracher des larmes par ses mots. On se sent visé parfois, on se dit : « Merde ! Il n’a pas tort le Rémy »

Pour l’auteur, tout au moins dans ce livre,  la construction d’un Nouveau Monde passe que par la rédemption. Notre société agonisante accouchera dans la douleur, dans la souffrance et dans les larmes, d’un bébé monde qui pleurera ses parents morts en couche.

Il n’y avait pas d’alternative. Notre vieux monde a tué ou laissé tuer tant d’innocents au nom de la justice, de la religion, de la bêtise, de l’intolérance… Plein de prétextes qui ne tiennent vraiment pas le coup devant la mort d’un enfant. 

Le vieux monde doit payer pour ce qu’il a fait.    

     Il se dégage de ce livre un profond humanisme, un amalgame  compacté d’amour et de répulsion pour l’être humain. On trouve de belles leçons de vie improvisées par des personnages de rencontre. Elles pourraient nous paraître « gnangnan » et peut-être qu’elles le sont, l’auteur en est conscient. D’ailleurs, par la narration de son personnage, il nous le fait savoir. Mais il ne tranche pas, il voudrait y croire, il n’y arrive pas tout à fait.  

Mais comme disait le grand Jacques : « A tout faire, je préfère être un mec gentil et plein d’espoir qu’un abruti méchant et sordide. »

Aussi étrange que ça puisse paraître, ce long et terrible monologue de mort, ce bilan préapocalyptique porte un message d’espoir sur l’homme et sur sa capacité de « vivre encore ».

     Seul bémol, très léger, l’épilogue. Il me semble que ces six pages tombent dans le piège moraliste et didactique que le roman dans son intégralité avait su éviter. Je me demande si « Savoir » l’après était utile. ( ?)

     Vous l’aurez compris, j’ai réellement apprécié ce bouquin. D’accord Brice Bigaré, je le reconnais, je ne respecte pas le contrat. J’avais promis : Pas de prose complaisante, rien que du cash… C’est de votre faute, il ne tenait qu’à vous de pondre un bouquin médiocre… J’aurais écrit : « Livre nul et mal torché ! Passez votre chemin ». Mais ce n’est pas le cas. 

     Car en plus, c’est bien écrit…  Le style est agréable, nerveux, moderne, et comme le dit mon fils de 12 ans lorsqu’il parle de ses BD : « ça se lit facile ! »  Oui, on ne peut qu’en vouloir à cet auteur. D’abord pour une nuit presque blanche passée à lire un livre noir plutôt que de dormir sagement dans ses draps blancs, ensuite parce que l’on ne peut sortir indemne de cette lecture.  Elle nous touche au plus profond de ce que nous sommes, des êtres imparfaits doués de raisons qui doivent se tenir prêts pour le jour du grand chambardement, quel que soit l’aspect qu’il aura. En quelque sorte, ce bouquin peut nous aider à nous préparer.

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